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CommeUnJeu · L2 MP

Endomorphismes autoadjoints

Le chapitre Isométries d'un espace euclidien a attaché à tout endomorphisme \(u\) d'un espace euclidien son adjoint \(u^*\), l'endomorphisme qui fait passer le produit scalaire d'un côté à l'autre : \(\langle u(x) \mid y\rangle = \langle x \mid u^*(y)\rangle\). Deux familles d'endomorphismes se distinguent alors. Les isométries, caractérisées par \(u^* = u^{-1}\), étaient l'objet de ce chapitre. Les endomorphismes égaux à leur propre adjoint, \(u^* = u\), sont l'objet de celui-ci --- les endomorphismes autoadjoints.
Le chapitre a trois sections. La première définit l'endomorphisme autoadjoint et le lit sur une matrice : dans une base orthonormée, autoadjoint signifie symétrique. La deuxième démontre le résultat phare, le théorème spectral --- un endomorphisme autoadjoint est diagonalisable dans une base orthonormée, ses valeurs propres sont réelles, ses sous-espaces propres sont orthogonaux. La troisième distingue les endomorphismes autoadjoints dont les valeurs \(\langle u(x) \mid x\rangle\) gardent un signe --- les positifs --- et lit la positivité sur le spectre.
Notations permanentes. \(E\) est un espace euclidien de dimension \(n \geq 1\), de produit scalaire \(\langle\cdot\mid\cdot\rangle\) et de norme \(\|\cdot\|\) ; « BON » abrège « base orthonormée ». Pour \(u \in \mathcal{L}(E)\), \(u^*\) est son adjoint, \(\operatorname{Sp}(u)\) son spectre, \(\chi_u\) son polynôme caractéristique, \(E_\lambda(u) = \ker(u - \lambda\operatorname{Id}_E)\) son sous-espace propre pour \(\lambda\), \(m(\lambda)\) la multiplicité de \(\lambda\) comme racine de \(\chi_u\). L'espace euclidien, la base orthonormée, le supplémentaire orthogonal \(F^\perp\) et l'adjoint \(u^*\) sont ceux d'Isométries d'un espace euclidien ; les éléments propres, le polynôme caractéristique et les critères de diagonalisabilité sont ceux de Réduction : éléments propres, diagonalisation.
I Endomorphismes autoadjoints
I.1 Endomorphismes autoadjoints
Rappelons d'Isométries d'un espace euclidien l'adjoint : tout \(u \in \mathcal{L}(E)\) possède un unique adjoint \(u^* \in \mathcal{L}(E)\) vérifiant \(\langle u(x) \mid y\rangle = \langle x \mid u^*(y)\rangle\) pour tous \(x, y\). L'endomorphisme autoadjoint est simplement celui qui coïncide avec son adjoint.
Définition — Endomorphisme autoadjoint
Un endomorphisme \(u \in \mathcal{L}(E)\) est autoadjoint lorsque \(u^* = u\), c'est-à-dire \(\langle u(x) \mid y\rangle = \langle x \mid u(y)\rangle\) pour tous \(x, y \in E\). L'ensemble des endomorphismes autoadjoints de \(E\) se note \(\mathcal{S}(E)\).
Exemple — Une projection orthogonale
Soit \(F\) un sous-espace de \(E\) et \(p_F\) la projection orthogonale sur \(F\). Pour \(x, y \in E\), écrivons \(x = x_F + x_\perp\) et \(y = y_F + y_\perp\) selon \(E = F \oplus F^\perp\). Alors \(\langle p_F(x) \mid y\rangle = \langle x_F \mid y_F + y_\perp\rangle = \langle x_F \mid y_F\rangle\), et symétriquement \(\langle x \mid p_F(y)\rangle = \langle x_F \mid y_F\rangle\). Les deux sont égaux, donc \(p_F\) est autoadjoint.
Exemple — Une symétrie orthogonale
La symétrie orthogonale \(s_F\) par rapport à un sous-espace \(F\) vérifie \(s_F = 2p_F - \operatorname{Id}_E\). Rappelée d'Isométries d'un espace euclidien, une symétrie orthogonale est égale à son propre adjoint ; lue à travers la présente définition, \(s_F\) est un endomorphisme autoadjoint. (C'est aussi une isométrie : \(s_F^* = s_F = s_F^{-1}\).)
Exemple — Homothéties
Pour \(\lambda \in \mathbb{R}\), l'homothétie \(\lambda\operatorname{Id}_E\) est autoadjointe : \(\langle \lambda x \mid y\rangle = \lambda\langle x \mid y\rangle = \langle x \mid \lambda y\rangle\). En particulier \(0\) et \(\operatorname{Id}_E\) appartiennent à \(\mathcal{S}(E)\).
Proposition — L'ensemble des endomorphismes autoadjoints
\(\mathcal{S}(E)\) est un \textcolor{colorprop}{sous-espace vectoriel} de \(\mathcal{L}(E)\).

L'application \(\varphi : u \mapsto u^* - u\) est un endomorphisme de \(\mathcal{L}(E)\) : l'adjonction \(u \mapsto u^*\) est linéaire (rappelé d'Isométries d'un espace euclidien), de même que l'identité. Or \(\mathcal{S}(E) = \{u : u^* = u\} = \ker\varphi\), noyau d'une application linéaire, donc sous-espace vectoriel de \(\mathcal{L}(E)\).

Méthode — Démontrer qu'un endomorphisme est autoadjoint
Trois voies. Directement : vérifier \(\langle u(x) \mid y\rangle = \langle x \mid u(y)\rangle\) pour tous \(x, y\). Par l'adjoint : calculer \(u^*\) et le comparer à \(u\). Par une matrice : grâce au critère de la sous-section suivante, vérifier que la matrice de \(u\) dans une base orthonormée est symétrique.
L'identité de définition dit que le produit scalaire ne voit pas sur lequel des deux arguments \(u\) agit.
Pour \(u\) autoadjoint, le nombre \(\langle u(x) \mid y\rangle\) est inchangé quand on déplace \(u\) de \(x\) vers \(y\).
Compétences à pratiquer
  • Reconnaître un endomorphisme autoadjoint
I.2 Caractérisation matricielle et sous-espaces stables
Dans une base orthonormée, l'adjoint se calcule en transposant la matrice (rappelé d'Isométries d'un espace euclidien). Un endomorphisme autoadjoint est donc exactement un endomorphisme à matrice symétrique --- à condition que la base soit orthonormée.
Définition — Matrice symétrique
Une matrice \(M \in \mathcal{M}_n(\mathbb{R})\) est symétrique lorsque \(M^\mathsf{T} = M\). L'ensemble des matrices symétriques de taille \(n\) se note \(\mathcal{S}_n(\mathbb{R})\).
Theorem — Caractérisation matricielle
Un endomorphisme \(u\) est autoadjoint si et seulement si sa matrice dans \textcolor{colorprop}{une} (de façon équivalente, dans \textcolor{colorprop}{toute}) base orthonormée est symétrique.

Soit \(\mathcal{B}\) une base orthonormée et \(M = \operatorname{Mat}_\mathcal{B}(u)\). Par la formule de l'adjoint en BON (rappelée), \(\operatorname{Mat}_\mathcal{B}(u^*) = M^\mathsf{T}\). Donc \(u^* = u \Leftrightarrow M^\mathsf{T} = M\) : l'autoadjonction lue dans une base orthonormée est la symétrie de \(M\). Si cela vaut dans une base orthonormée, cela vaut dans toutes, l'égalité \(u^* = u\) étant intrinsèque ; de façon équivalente, une matrice de passage entre deux bases orthonormées est orthogonale, et \(P^\mathsf{T} M P\) est symétrique dès que \(M\) l'est.

Exemple — Lire l'autoadjonction sur une matrice
Munissons \(\mathbb{R}^3\) de son produit scalaire canonique, pour lequel la base canonique est orthonormée. L'endomorphisme de matrice \(\begin{pmatrix} 1 & 4 & 0 \\ 4 & 2 & -3 \\ 0 & -3 & 5 \end{pmatrix}\) est autoadjoint, cette matrice étant symétrique. Sur \(\mathbb{R}^2\) muni de son produit scalaire canonique, l'endomorphisme de matrice \(\begin{pmatrix} 1 & 4 \\ 0 & 2 \end{pmatrix}\) n'est pas autoadjoint, puisque \(\begin{psmallmatrix} 1 & 4 \\ 0 & 2 \end{psmallmatrix}^\mathsf{T} \neq \begin{psmallmatrix} 1 & 4 \\ 0 & 2 \end{psmallmatrix}\).
Proposition — Dimension de \(\mathcal{S}(E)\)
\(\dim\mathcal{S}(E) = \dim\mathcal{S}_n(\mathbb{R}) = \textcolor{colorprop}{\dfrac{n(n+1)}{2}}\).

Fixons une base orthonormée \(\mathcal{B}\). Par la caractérisation matricielle, \(u \mapsto \operatorname{Mat}_\mathcal{B}(u)\) induit un isomorphisme linéaire de \(\mathcal{S}(E)\) sur \(\mathcal{S}_n(\mathbb{R})\), donc les deux espaces ont même dimension. Une matrice symétrique est déterminée par sa diagonale et son triangle supérieur strict, donc la famille \((E_{ii})_{1 \leq i \leq n} \cup (E_{ij} + E_{ji})_{1 \leq i < j \leq n}\) est une base de \(\mathcal{S}_n(\mathbb{R})\). Elle a \(n + \dfrac{n(n-1)}{2} = \dfrac{n(n+1)}{2}\) éléments.

Proposition — Stabilité du supplémentaire orthogonal
Soit \(u\) autoadjoint et \(F\) un sous-espace stable par \(u\). Alors \(F^\perp\) est \textcolor{colorprop}{aussi stable par \(u\)}.

Par un résultat d'Isométries d'un espace euclidien, si \(F\) est stable par \(u\) alors \(F^\perp\) est stable par l'adjoint \(u^*\). Ici \(u\) est autoadjoint, donc \(u^* = u\), et l'énoncé devient : \(F^\perp\) est stable par \(u\).

Exemple — Un sous-espace stable et son orthogonal
Soit \(u\) autoadjoint et \(x\) un vecteur propre de \(u\). La droite \(F = \mathbb{R}x\) est stable par \(u\), donc l'hyperplan \(F^\perp\) est lui aussi stable par \(u\). Itérer cette remarque sur \(F^\perp\) est le moteur du théorème spectral de la section suivante.
Méthode — Utiliser le critère matriciel
Pour reconnaître un endomorphisme autoadjoint, lire sa matrice dans une base orthonormée et tester la symétrie \(M^\mathsf{T} = M\). Attention : le test n'est valable que dans une base orthonormée --- une matrice symétrique dans une base non orthonormée ne signale pas un endomorphisme autoadjoint. Pour préparer une réduction, chercher un sous-espace stable \(F\) : son orthogonal \(F^\perp\) est alors stable lui aussi, et \(u\) se découpe selon \(E = F \oplus F^\perp\).
Pour un endomorphisme autoadjoint, un sous-espace stable \(F\) entraîne son orthogonal \(F^\perp\) : les deux sont stables, et l'étude de \(u\) se scinde en deux.
La décomposition orthogonale \(E = F \oplus F^\perp\) est respectée par \(u\).
Compétences à pratiquer
  • Utiliser le critère matriciel et les sous-espaces stables
II Le théorème spectral
II.1 Valeurs propres réelles et sous-espaces propres orthogonaux
Deux faits préparent le théorème spectral : un endomorphisme autoadjoint n'a que des valeurs propres réelles --- en fait son polynôme caractéristique est scindé sur \(\mathbb{R}\) --- et ses sous-espaces propres pour des valeurs propres distinctes sont orthogonaux.
Proposition — Valeurs propres réelles
Soit \(u\) autoadjoint. Toute racine complexe de \(\chi_u\) est \textcolor{colorprop}{réelle} ; de façon équivalente, \(\chi_u\) est \textcolor{colorprop}{scindé sur \(\mathbb{R}\)}. En particulier \(u\) admet au moins une valeur propre.

Soit \(S\) la matrice de \(u\) dans une base orthonormée : \(S \in \mathcal{S}_n(\mathbb{R})\). Le polynôme \(\chi_u = \chi_S\) est dans \(\mathbb{R}[X]\) et, par d'Alembert--Gauss, a une racine complexe \(\lambda\). En voyant \(S\) comme élément de \(\mathcal{M}_n(\mathbb{C})\), l'équivalence valeur propre--racine de Réduction : éléments propres, diagonalisation, appliquée sur \(\mathbb{C}\), fournit un vecteur propre complexe \(X \in \mathbb{C}^n\), \(X \neq 0\), avec \(SX = \lambda X\).
Calculons \(\overline{X}^\mathsf{T} S X\) de deux façons. D'une part \(\overline{X}^\mathsf{T} S X = \overline{X}^\mathsf{T}(\lambda X) = \lambda\,\overline{X}^\mathsf{T} X\). D'autre part, \(S\) étant réelle symétrique, \(\overline{X}^\mathsf{T} S X = (\overline{S X})^\mathsf{T} X = (\overline{\lambda X})^\mathsf{T} X = \overline{\lambda}\,\overline{X}^\mathsf{T} X\). Comme \(\overline{X}^\mathsf{T} X = \sum_{i} |x_i|^2 > 0\), la comparaison donne \(\lambda = \overline{\lambda}\), donc \(\lambda \in \mathbb{R}\). Le même argument vaut pour toute racine complexe de \(\chi_u\), donc toutes ses racines sont réelles et \(\chi_u\) est scindé sur \(\mathbb{R}\).

Le calcul ci-dessus utilise un vecteur propre complexe \(X \in \mathbb{C}^n\) et la quantité \(\overline{X}^\mathsf{T} X = \sum_i |x_i|^2\). C'est une identité de coordonnées dans \(\mathbb{C}^n\) ; aucune structure de produit scalaire hermitien n'est invoquée --- le produit scalaire hermitien est hors du programme de MP.
Exemple — Le cas \(2 \times 2\)
Une matrice symétrique \(\begin{pmatrix} a & b \\ b & c \end{pmatrix}\) a pour polynôme caractéristique \(X^2 - (a+c)X + (ac - b^2)\), de discriminant \((a+c)^2 - 4(ac - b^2) = (a - c)^2 + 4b^2 \geq 0\). Les deux racines sont réelles --- comme l'annonce la Proposition --- et elles sont égales exactement lorsque \(a = c\) et \(b = 0\), c'est-à-dire lorsque la matrice est \(a I_2\).
Proposition — Sous-espaces propres orthogonaux
Soit \(u\) autoadjoint et \(\lambda \neq \mu\) deux valeurs propres de \(u\). Les sous-espaces propres \(E_\lambda(u)\) et \(E_\mu(u)\) sont \textcolor{colorprop}{orthogonaux}.

Prenons \(x \in E_\lambda(u)\) et \(y \in E_\mu(u)\). L'autoadjonction donne \(\langle u(x) \mid y\rangle = \langle x \mid u(y)\rangle\), soit \(\langle \lambda x \mid y\rangle = \langle x \mid \mu y\rangle\), d'où \(\lambda\langle x \mid y\rangle = \mu\langle x \mid y\rangle\). Donc \((\lambda - \mu)\langle x \mid y\rangle = 0\), et comme \(\lambda \neq \mu\) on obtient \(\langle x \mid y\rangle = 0\). Tout vecteur de \(E_\lambda(u)\) est ainsi orthogonal à tout vecteur de \(E_\mu(u)\).

Exemple — Droites propres orthogonales
L'endomorphisme de \(\mathbb{R}^2\) de matrice \(\begin{pmatrix} 2 & 1 \\ 1 & 2 \end{pmatrix}\) dans la base canonique (orthonormée) est autoadjoint. Ses valeurs propres sont \(1\) et \(3\), de vecteurs propres \((1, -1)\) et \((1, 1)\). Les deux vecteurs propres vérifient \(\langle (1,-1) \mid (1,1)\rangle = 1 - 1 = 0\) : les droites propres sont orthogonales, comme l'assure la Proposition.
Méthode — Localiser les valeurs propres et tester l'orthogonalité
Pour un endomorphisme autoadjoint, les valeurs propres sont les racines de \(\chi_u\) et elles sont toutes réelles --- aucune racine complexe à écarter. Une fois connus des vecteurs propres de valeurs propres distinctes, leur orthogonalité est automatique ; elle sert de vérification numérique d'un calcul.
Lorsqu'un endomorphisme autoadjoint du plan a deux valeurs propres distinctes, ses deux droites propres se coupent à angle droit.
Pour des valeurs propres distinctes \(\lambda \neq \mu\), les sous-espaces propres \(E_\lambda(u)\) et \(E_\mu(u)\) sont orthogonaux.
Compétences à pratiquer
  • Valeurs propres et orthogonalité des sous-espaces propres
II.2 Le théorème spectral
Tout est en place pour le résultat phare : un endomorphisme autoadjoint n'est pas seulement diagonalisable, il est diagonalisable dans une base orthonormée. Lu sur les matrices, cela dit qu'une matrice symétrique réelle est diagonalisable orthogonalement.
Theorem — Théorème spectral
Soit \(u\) un endomorphisme autoadjoint de \(E\). Alors \(u\) est \textcolor{colorprop}{diagonalisable dans une base orthonormée} : \(E\) est la somme directe orthogonale des sous-espaces propres de \(u\), et il existe une base orthonormée de \(E\) formée de vecteurs propres de \(u\).

On démontre, par récurrence sur \(n = \dim E \geq 0\), que tout endomorphisme autoadjoint d'un espace euclidien de dimension \(n\) admet une base orthonormée de vecteurs propres. Pour \(n \leq 1\) l'énoncé est immédiat (pour \(n = 0\), la base vide).
Soit \(n \geq 2\) et \(u\) autoadjoint sur \(E\) de dimension \(n\). Par la Proposition « valeurs propres réelles », \(u\) a une valeur propre réelle \(\lambda\) ; le sous-espace propre \(E_\lambda(u)\) est non nul et stable par \(u\), donc \(E_\lambda(u)^\perp\) est stable par \(u\) (stabilité du supplémentaire orthogonal). Muni de la restriction de \(\langle\cdot\mid\cdot\rangle\), le sous-espace \(E_\lambda(u)^\perp\) est un espace euclidien, et l'endomorphisme induit \(u_{|E_\lambda(u)^\perp}\) est autoadjoint pour cette structure. Sa dimension est \(< n\), donc l'hypothèse de récurrence fournit une base orthonormée de \(E_\lambda(u)^\perp\) formée de vecteurs propres de \(u\).
Concaténons une base orthonormée de \(E_\lambda(u)\) avec cette base propre orthonormée de \(E_\lambda(u)^\perp\). Les deux blocs sont orthogonaux, \(E_\lambda(u)^\perp\) étant par construction orthogonal à \(E_\lambda(u)\) ; ensemble ils forment une base orthonormée de \(E = E_\lambda(u) \oplus E_\lambda(u)^\perp\) faite de vecteurs propres de \(u\). En regroupant les vecteurs de base par valeur propre, on exhibe \(E\) comme somme directe orthogonale des sous-espaces propres.

Theorem — Théorème spectral\(\virgule\) forme matricielle
Toute matrice symétrique réelle \(M \in \mathcal{S}_n(\mathbb{R})\) est \textcolor{colorprop}{diagonalisable orthogonalement} : il existe une matrice orthogonale \(P \in \operatorname{O}_n(\mathbb{R})\) telle que \(P^\mathsf{T} M P = P^{-1} M P\) soit diagonale à coefficients réels.

Munissons \(\mathbb{R}^n\) de son produit scalaire canonique, pour lequel la base canonique \(\mathcal{B}_0\) est orthonormée, et soit \(u\) l'endomorphisme de matrice \(M\) dans \(\mathcal{B}_0\). \(M\) étant symétrique, \(u\) est autoadjoint (caractérisation matricielle). Le théorème spectral fournit une base orthonormée \(\mathcal{B}\) de vecteurs propres de \(u\) ; dans \(\mathcal{B}\) la matrice de \(u\) est diagonale à coefficients réels. La matrice de passage \(P\) de \(\mathcal{B}_0\) à \(\mathcal{B}\) passe entre deux bases orthonormées, donc est orthogonale (rappelé d'Isométries d'un espace euclidien), et \(P^\mathsf{T} M P = P^{-1} M P\) est cette matrice diagonale.

Exemple — Diagonaliser orthogonalement une matrice \(3 \times 3\)
Prenons \(M = \begin{pmatrix} 6 & -2 & 2 \\ -2 & 5 & 0 \\ 2 & 0 & 7 \end{pmatrix} \in \mathcal{S}_3(\mathbb{R})\). Son polynôme caractéristique est \(\chi_M = (X - 3)(X - 6)(X - 9)\), donc \(\operatorname{Sp}(M) = \{3, 6, 9\}\). Des vecteurs propres unitaires sont \(\tfrac13(2, 2, -1)\) pour \(3\), \(\tfrac13(1, -2, -2)\) pour \(6\), \(\tfrac13(2, -1, 2)\) pour \(9\) ; ils sont deux à deux orthogonaux, comme l'assure le théorème spectral. Avec $$ P = \frac13\begin{pmatrix} 2 & 1 & 2 \\ 2 & -2 & -1 \\ -1 & -2 & 2 \end{pmatrix} \in \operatorname{O}_3(\mathbb{R}), \qquad P^\mathsf{T} M P = \begin{pmatrix} 3 & 0 & 0 \\ 0 & 6 & 0 \\ 0 & 0 & 9 \end{pmatrix}. $$
Exemple — Une réduction \(2 \times 2\)
Pour \(M = \begin{pmatrix} 2 & 1 \\ 1 & 2 \end{pmatrix}\), les valeurs propres sont \(1\) et \(3\) de vecteurs propres orthonormés \(\tfrac{1}{\sqrt2}(1, -1)\) et \(\tfrac{1}{\sqrt2}(1, 1)\). Avec \(P = \tfrac{1}{\sqrt2}\begin{psmallmatrix} 1 & 1 \\ -1 & 1 \end{psmallmatrix} \in \operatorname{O}_2(\mathbb{R})\), \(P^\mathsf{T} M P = \begin{psmallmatrix} 1 & 0 \\ 0 & 3 \end{psmallmatrix}\).
Exemple — Une valeur propre multiple
La matrice \(M = \begin{pmatrix} 2 & 0 & 0 \\ 0 & 1 & 1 \\ 0 & 1 & 1 \end{pmatrix}\) a pour valeurs propres \(2\), \(2\), \(0\) : la valeur propre \(2\) est de multiplicité \(2\), de plan propre \(E_2(M) = \operatorname{Vect}\big((1,0,0),(0,1,1)\big)\). Les deux vecteurs cités sont déjà orthogonaux ; en les normalisant on obtient \((1,0,0)\) et \(\tfrac{1}{\sqrt2}(0,1,1)\). Avec \(\tfrac{1}{\sqrt2}(0,1,-1)\) engendrant \(E_0(M)\), ils forment une base propre orthonormée. À l'intérieur d'un sous-espace propre de multiplicité \(\geq 2\), le procédé de Gram--Schmidt produit les vecteurs orthonormés nécessaires.
Méthode — Diagonaliser orthogonalement une matrice symétrique
Étant donné \(M \in \mathcal{S}_n(\mathbb{R})\) : calculer les valeurs propres à partir de \(\chi_M\) (toutes réelles). Pour chaque valeur propre, trouver une base du sous-espace propre et l'orthonormaliser par Gram--Schmidt --- nécessaire seulement à l'intérieur d'un sous-espace propre de multiplicité \(\geq 2\), les sous-espaces propres de valeurs propres distinctes étant déjà orthogonaux. En empilant ces vecteurs propres orthonormés en colonnes, on obtient \(P \in \operatorname{O}_n(\mathbb{R})\) avec \(P^\mathsf{T} M P\) diagonale.
La base propre orthonormée d'un endomorphisme autoadjoint donne les axes principaux : le long de ceux-ci \(u\) agit par simples dilatations \(\lambda_i\).
Dans la base propre orthonormée \((e_1, \dots, e_n)\), l'endomorphisme \(u\) est la dilatation diagonale \(e_i \mapsto \lambda_i e_i\).
Compétences à pratiquer
  • Diagonaliser orthogonalement une matrice symétrique
III Endomorphismes autoadjoints positifs
III.1 Endomorphismes autoadjoints positifs et définis positifs
Parmi les endomorphismes autoadjoints, ceux pour lesquels le nombre \(\langle u(x) \mid x\rangle\) ne devient jamais négatif méritent un nom. Ce sont les positifs, et --- lorsqu'il est de plus strictement positif hors de l'origine --- les définis positifs.
Définition — Endomorphismes positifs et définis positifs
Un endomorphisme autoadjoint \(u\) est positif lorsque \(\langle u(x) \mid x\rangle \geq 0\) pour tout \(x \in E\), et défini positif lorsque \(\langle u(x) \mid x\rangle > 0\) pour tout \(x \neq 0\). Leurs ensembles se notent \(\mathcal{S}^+(E)\) et \(\mathcal{S}^{++}(E)\). Les ensembles matriciels correspondants sont \(\mathcal{S}_n^+(\mathbb{R})\) --- les \(A\) symétriques avec \(X^\mathsf{T} A X \geq 0\) pour tout \(X\) --- et \(\mathcal{S}_n^{++}(\mathbb{R})\) --- les \(A\) symétriques avec \(X^\mathsf{T} A X > 0\) pour tout \(X \neq 0\).
Exemple — Une projection orthogonale
La projection orthogonale \(p_F\) sur un sous-espace \(F\) est autoadjointe, et \(\langle p_F(x) \mid x\rangle = \langle p_F(x) \mid p_F(x) + (x - p_F(x))\rangle = \|p_F(x)\|^2 \geq 0\) (le second terme est orthogonal à \(F\)). Donc \(p_F \in \mathcal{S}^+(E)\). Elle n'appartient à \(\mathcal{S}^{++}(E)\) que lorsque \(F = E\) : pour \(F \neq E\), un \(x \in F^\perp\) non nul donne \(\langle p_F(x) \mid x\rangle = 0\).
Exemple — L'endomorphisme \(v^* \circ v\)
Pour tout \(v \in \mathcal{L}(E)\), l'endomorphisme \(v^* \circ v\) est autoadjoint, car \((v^* v)^* = v^* v^{**} = v^* v\), et positif : \(\langle v^* v(x) \mid x\rangle = \langle v(x) \mid v(x)\rangle = \|v(x)\|^2 \geq 0\). Donc \(v^* \circ v \in \mathcal{S}^+(E)\) pour tout \(v\).
Exemple — Homothéties et les inclusions
Pour \(\lambda > 0\), l'homothétie \(\lambda\operatorname{Id}_E\) vérifie \(\langle \lambda x \mid x\rangle = \lambda\|x\|^2 > 0\) pour \(x \neq 0\), donc \(\lambda\operatorname{Id}_E \in \mathcal{S}^{++}(E)\) ; en particulier \(\operatorname{Id}_E \in \mathcal{S}^{++}(E)\). Des définitions, \(\mathcal{S}^{++}(E) \subset \mathcal{S}^+(E) \subset \mathcal{S}(E)\).
Méthode — Tester la positivité par la forme quadratique
Pour décider si un endomorphisme autoadjoint \(u\) est positif, étudier le signe de \(x \mapsto \langle u(x) \mid x\rangle\) : il est positif lorsque ce nombre est \(\geq 0\) partout, défini positif lorsqu'il est \(> 0\) hors de l'origine. Sur les matrices, avec la structure euclidienne canonique de \(\mathbb{R}^n\), c'est le signe de \(X \mapsto X^\mathsf{T} A X\). La caractérisation spectrale de la sous-section suivante tranche en général plus vite.
Pour \(u\) défini positif et \(c > 0\), les lignes de niveau \(\langle u(x) \mid x\rangle = c\) sont des ellipses (des ellipsoïdes en dimension supérieure), emboîtées autour de l'origine.
La forme quadratique \(x \mapsto \langle u(x) \mid x\rangle\) d'un endomorphisme défini positif a des lignes de niveau elliptiques.
Compétences à pratiquer
  • Reconnaître un endomorphisme positif
III.2 Caractérisation spectrale
Le théorème spectral transforme la positivité en une condition sur le spectre : un endomorphisme autoadjoint est positif exactement lorsque ses valeurs propres sont \(\geq 0\).
Proposition — Caractérisation spectrale de la positivité
Soit \(u\) un endomorphisme autoadjoint. Alors $$ u \in \mathcal{S}^+(E) \iff \textcolor{colorprop}{\operatorname{Sp}(u) \subset \mathbb{R}_+}, \qquad u \in \mathcal{S}^{++}(E) \iff \textcolor{colorprop}{\operatorname{Sp}(u) \subset \mathbb{R}_+^*}. $$

Supposons \(u \in \mathcal{S}^+(E)\) et soit \(\lambda\) une valeur propre, \(u(x) = \lambda x\) avec \(x \neq 0\). Alors \(0 \leq \langle u(x) \mid x\rangle = \lambda\|x\|^2\), donc \(\lambda \geq 0\).
Réciproquement, supposons \(\operatorname{Sp}(u) \subset \mathbb{R}_+\). Par le théorème spectral il existe une base propre orthonormée \((e_1, \dots, e_n)\), \(u(e_i) = \lambda_i e_i\) avec chaque \(\lambda_i \geq 0\). En écrivant \(x = \sum_i x_i e_i\), la base étant orthonormée donne \(\langle u(x) \mid x\rangle = \sum_i \lambda_i x_i^2 \geq 0\), donc \(u \in \mathcal{S}^+(E)\).
Pour la version stricte : si \(u \in \mathcal{S}^{++}(E)\) le même premier pas donne \(\lambda\|x\|^2 > 0\), donc \(\lambda > 0\). Réciproquement si tout \(\lambda_i > 0\), alors pour \(x \neq 0\) un \(x_i \neq 0\) et \(\langle u(x) \mid x\rangle = \sum_i \lambda_i x_i^2 > 0\).

Exemple — Décider la positivité sur les valeurs propres
La matrice \(\begin{pmatrix} 2 & 1 \\ 1 & 2 \end{pmatrix}\), de valeurs propres \(1\) et \(3\), toutes deux \(> 0\), est dans \(\mathcal{S}_2^{++}(\mathbb{R})\). La matrice \(\begin{pmatrix} 1 & 1 \\ 1 & 1 \end{pmatrix}\), de valeurs propres \(0\) et \(2\), est dans \(\mathcal{S}_2^+(\mathbb{R})\) mais pas dans \(\mathcal{S}_2^{++}(\mathbb{R})\). La matrice \(\begin{pmatrix} 1 & 2 \\ 2 & 1 \end{pmatrix}\), de valeurs propres \(-1\) et \(3\), n'est dans aucun des deux.
Proposition — Racine carrée positive
Tout \(u \in \mathcal{S}^+(E)\) admet une \textcolor{colorprop}{unique} racine carrée autoadjointe positive : un \(w \in \mathcal{S}^+(E)\) avec \(w^2 = u\), noté \(\sqrt{u}\). Elle appartient à \(\mathcal{S}^{++}(E)\) exactement lorsque \(u\) y appartient.

Existence. Par le théorème spectral, fixons une base propre orthonormée \((e_1, \dots, e_n)\), \(u(e_i) = \lambda_i e_i\) ; les valeurs propres \(\lambda_i \geq 0\) par la caractérisation spectrale. Soit \(w\) l'endomorphisme avec \(w(e_i) = \sqrt{\lambda_i}\,e_i\). Sa matrice dans la base orthonormée \((e_i)\) est diagonale, donc symétrique, donc \(w\) est autoadjoint ; ses valeurs propres \(\sqrt{\lambda_i} \geq 0\) font \(w \in \mathcal{S}^+(E)\) ; et \(w^2(e_i) = \lambda_i e_i = u(e_i)\), donc \(w^2 = u\). Il est inversible ssi tout \(\lambda_i > 0\), c'est-à-dire ssi \(u \in \mathcal{S}^{++}(E)\).
Unicité. Soit \(w \in \mathcal{S}^+(E)\) avec \(w^2 = u\). Alors \(w\) commute avec \(u = w^2\), donc \(w\) stabilise chaque sous-espace propre \(E_\lambda(u)\). La restriction \(w_{|E_\lambda(u)}\) est autoadjointe positive avec \((w_{|E_\lambda(u)})^2 = \lambda\operatorname{Id}\) ; toute valeur propre \(\mu \geq 0\) de cette restriction vérifie \(\mu^2 = \lambda\), forçant \(\mu = \sqrt{\lambda}\). Diagonalisable de seule valeur propre \(\sqrt{\lambda}\), la restriction vaut \(\sqrt{\lambda}\operatorname{Id}\) sur \(E_\lambda(u)\). Donc \(w\) coïncide avec \(\sqrt{u}\) sur chaque sous-espace propre, donc sur \(E\).

Proposition — Factorisation \(u
Un endomorphisme autoadjoint \(u\) appartient à \(\mathcal{S}^+(E)\) si et seulement si \(u = v^* \circ v\) pour \textcolor{colorprop}{un certain \(v \in \mathcal{L}(E)\)} ; il appartient à \(\mathcal{S}^{++}(E)\) si et seulement si un tel \(v\) peut être choisi dans \(\operatorname{GL}(E)\).

\((\Leftarrow)\) Pour tout \(v\), \(v^* v\) est autoadjoint et \(\langle v^* v(x) \mid x\rangle = \|v(x)\|^2 \geq 0\), donc \(v^* v \in \mathcal{S}^+(E)\). Si de plus \(v \in \operatorname{GL}(E)\), alors \(v(x) \neq 0\) pour tout \(x \neq 0\), donc \(\|v(x)\|^2 > 0\) et \(v^* v \in \mathcal{S}^{++}(E)\).
\((\Rightarrow)\) Si \(u \in \mathcal{S}^+(E)\), prendre \(v = \sqrt{u}\) : il est autoadjoint, donc \(v^* \circ v = v^2 = u\). Par la Proposition précédente \(\sqrt{u}\) est inversible exactement lorsque \(u \in \mathcal{S}^{++}(E)\), ce qui donne le cas strict.

Exemple — La forme bilinéaire de Gram
Soit \(A \in \mathcal{S}_n(\mathbb{R})\). La forme bilinéaire \((X, Y) \mapsto X^\mathsf{T} A Y\) sur \(\mathbb{R}^n\) est symétrique ; c'est un produit scalaire si et seulement si elle est définie positive, soit \(X^\mathsf{T} A X > 0\) pour \(X \neq 0\) --- exactement la condition \(A \in \mathcal{S}_n^{++}(\mathbb{R})\). Les matrices symétriques définies positives sont donc précisément les matrices qui définissent un produit scalaire sur \(\mathbb{R}^n\).
Méthode — Utiliser la caractérisation spectrale
Pour décider la positivité, calculer le spectre : \(u\) est positif ssi toutes les valeurs propres sont \(\geq 0\), défini positif ssi toutes sont \(> 0\) --- plus rapide que de manier \(\langle u(x) \mid x\rangle\) directement. Pour produire un endomorphisme positif, l'écrire \(v^* \circ v\) ; pour extraire une racine carrée d'un endomorphisme positif, utiliser \(\sqrt{u}\).
Les endomorphismes définis positifs sont à l'intérieur des positifs, eux-mêmes à l'intérieur des autoadjoints.
Les inclusions strictes sont \(\mathcal{S}^{++}(E) \subset \mathcal{S}^+(E) \subset \mathcal{S}(E)\). Au sein de \(\mathcal{S}(E)\) --- où le spectre est déjà réel, \(u\) étant autoadjoint --- l'appartenance aux deux ensembles intérieurs se lit sur le spectre par la caractérisation spectrale : \(u \in \mathcal{S}^+(E)\) ssi \(\operatorname{Sp}(u) \subset \mathbb{R}_+\), et \(u \in \mathcal{S}^{++}(E)\) ssi \(\operatorname{Sp}(u) \subset \mathbb{R}_+^*\).
Pour aller plus loin
Le théorème spectral est le moteur de plusieurs constructions juste hors de portée de ce chapitre : la réduction d'une forme quadratique en somme de carrés, la décomposition polaire \(M = \Omega R\) d'une matrice inversible en un facteur orthogonal et un facteur défini positif, et la décomposition en valeurs singulières d'une matrice quelconque. La section « Pour aller plus loin » de la feuille d'exercices les explore.
Compétences à pratiquer
  • Utiliser la caractérisation spectrale